Sur le contrôle des armes à feu.

Publié par le 22 février 2018

Le contrôle des armes à feu est un des enjeux politiques et de société qui attise les plus grandes passions dans la sphère publique aux États-Unis et, par extension, au Canada depuis quelques années. C’est aussi un sujet que je déteste le plus aborder tant sur les réseaux sociaux qu’en public ou privé. Les camps sont tellement retranchés dans leur narratif qu’il est impossible d’amener une critique constructive ou du moins de faire réfléchir les gens sur ce qu’ils disent ou prétendent. Il faut rajouter à cela l’odeur fétide des théoriciens de la conspiration qui voient des actions gouvernementales partout. Ces derniers vont même jusqu’à harceler les proches des victimes des fusillades pour prouver leur point. Alors, vous vous demandez pourquoi je m’en mêle si je déteste le dossier? J’essaie d’écrire un texte par semaine et un jour ou l’autre il faudra bien que j’aborde le sujet. Alors comme c’est d’actualité, je crois que le temps est arrivé de déchaîner les passions sur les intertubes.

Je crois que la première chose à aborder, l’éléphant dans le salon, c’est la culture malsaine des armes à feu aux États-Unis et, par extension, du besoin sécuritaire des américains. Nos voisins du Sud ont cette propension inquiétante de voir leurs armes comme un outil pour régler des problèmes. Au-delà de l’argument de se protéger, il faut s’interroger sur le rôle des armes dans la société américaine où la culture populaire, la politique, le maintien de l’ordre et la résolution de conflits interpersonnels mettent souvent en scène l’utilisation d’armes à feu. Outre la sécurité personnelle immédiate, le seul problème que les armes à feu devraient régler, c’est la faim en chassant son diner.

La deuxième chose que je veux aborder, c’est que je ne suis pas un ardent défenseur du contrôle, voir la prohibition, des armes à feu. Bien utilisées, elles sont pratiques pour chasser, plaisantes pour le tir et fascinantes à étudier et collectionner. Le tir sportif est même une discipline aux olympiques. Cependant, il faut aussi faire la part des choses et le besoin de sécurité de ceux qui veulent posséder des armes ne doit pas non plus affecter la sécurité de ceux qui ne veulent pas en posséder.

C’est ici que je trouve très difficile de discuter de la réglementation avec les défenseurs du moindre contrôle possible. Dès que je leur fais part que dès que la société commence à s’armer, je sens mon besoin de sécurité être brimé, mon argument est toujours repoussé du revers de la main en me faisant rétorquer que je n’ai qu’à me procurer aussi une arme pour combler ce besoin. Je me sens alors soumis à une logique terrifiante où toutes les personnes que je croise pourraient devenir mon possible meurtrier si, selon son interprétation, je suis une menace à sa sécurité et que si je ne m’arme pas, je ne pourrais pas me défendre si je suis la cible d’un tireur qui ne me touche pas ou s’il me touche je peux répliquer même blessé. Dans cette optique, si je m’arme, je rentre dans ce système de guerre froide sociale qui se balance par un équilibre de la terreur. Si je choisis cette option, cela m’oblige à consacrer une partie de mes ressources financières pour l’acquisition et le maintien d’une arme, des dépenses qui pourraient être utilisées à d’autres escients et\ou qui peuvent devenir un fardeau. Philosophiquement, une société qui s’arme pour se défendre ou se faire justice remet en question complètement le concept de la justice actuelle. Une personne peut devenir juge, juré et bourreau de son propre chef et peut commettre une exécution extra judiciaire rendant caduque l’un des principes fondamentaux du droit occidental. Vous pouvez dire que je suis naïf, mais je crois plus en l’impartialité de la justice que le jugement d’un individu qui utilise une arme pour se faire justice soi-même dans le feu de l’action. Certains rétorqueront que les « good guys » auront toujours une supériorité morale sur les « bad guys » dans le cas où une personne se défend face à un assaillant. Il est clair que les nombreux cas de légitime défense utilisant des armes à feu doivent être soulignés. Cependant, ces derniers sont largement minoritaires par rapport à l’utilisation des armes à feu pour régler des problèmes qui auraient dû se résorber par des canaux moins expéditifs. En parlant des « bad guys » contre les « good guys », la ligne est souvent mince et socialement interprétative entre les deux concepts et elle peut provoquer des crises sociales qui ne feront qu’envenimer le climat et pousser à un renforcement de cet état d’équilibre des terreurs mentionné plus haut.

Autre point particulièrement troublant des défenseurs du droit au port d’arme est cette attitude de « double down » devant les horreurs causées par les armes à feu (désolé, je n’ai pas trouvé de terme français qui exprimait mieux ma pensée). À chaque nouveau massacre, les plus ardents défenseurs ne remettent jamais en question que l’accès facile aux armes à feu ou le manque d’éducation face à ces dernières peuvent faire partie du problème. Ils arrivent plutôt avec une attitude de confrontation, disant que s’il y avait eu plus de « good guys » avec des armes, il y aurait moins de morts, qu’on devrait armer les professeurs dans les écoles, qu’on devrait enseigner des techniques de protection contre les tireurs aux élèves, etc. Ce qui est troublant dans ces réactions est le manque de considérations totales envers les victimes et leur proche tout en obligeant les individus non armés à s’armer ou à consacrer des ressources à leur protection contre de possibles dérapages des possesseurs d’armes. En fait, les promoteurs de la déréglementation des armes demandent à tous de s’adapter à leur choix et cette demande devient toujours plus insistante après une tuerie, d’où le « double down ». Mention spéciale à la NRA qui, au lendemain de la tuerie de l’école Sandy Hook, a décidé de se battre avec une fermeté renouvelée contre le contrôle des armes à feu. Les armes ne tuent pas les gens, les gens tuent des gens avec des armes qu’on entend souvent. Or, quand des dizaines d’enfants perdent la vie dans un événement aussi tragique, il faudrait arrêter de se retrancher et travailler sur des solutions qui ne sont pas seulement à l’avantage des possesseurs d’armes à feu, mais de tous.

De l’autre côté du spectre, les promoteurs d’une règlementation plus stricte des armes à feu ne sont pas mieux. Le premier péché que je leur reproche est de mitrailler les réseaux sociaux de statistiques plus ou moins pertinentes, mais toujours spectaculaires, venant souvent de sources louches avec des méthodologies discutables. On confond aussi plusieurs concepts et on amalgame les luttes pour essayer de donner une portée plus grande à la problématique. Or, cette cacophonie dilue énormément le message et laisse beaucoup de place aux défenseurs de la non-réglementation qui sont beaucoup plus concis et capable de mieux mobiliser leurs troupes. Ce n’est pas par manque d’arguments valables au contrôle des armes, au contraire, il y en a et ils sont, selon moi, beaucoup plus rationnels que l’approche très émotive des possesseurs d’armes. En fait, la majorité des indicateurs fiables démontrent à la fois une baisse remarquée de la criminalité dans les pays de l’OCDE, y compris aux USA. Ces mêmes indicateurs tendent aussi à démontrer que le contrôle voir le bannissement des armes à feu fait baisser drastiquement le nombre de morts par arme à feu par habitant. La seule tendance à la hausse depuis quelques années est le nombre d’actes terroristes. Un autre irritant des défenseurs du contrôle armes à feu est qu’ils ne connaissent rien techniquement aux armes et qu’ils se fient à des préjugés souvent colportés par des « memes » sur les réseaux sociaux. La similitude physique entre un fusil d’assaut automatique et une carabine semi-automatique ne veut rien dire quand vient le temps de tirer. La carabine AR-15 est une arme exceptionnelle pour la chasse et le tir sportif : fiable, précise et facile d’entretien. Elle est cependant interdite de vente au Canada, car elle ressemble à un fusil d’assaut, la M-4. Pourtant, plusieurs armes en vente libre sont plus puissantes et\ou ont des capacités de tirs similaires, mais elles ressemblent aux armes de chasse. Cette dernière situation donne souvent l’impression aux possesseurs d’armes, surtout les chasseurs et les fermiers qu’ils sont de dangereux individus prêts à aller arroser de plomb brûlant la première foule qu’ils croisent. Il faut arrêter de voir les possesseurs d’armes comme des criminels, car tant aux USA qu’au Canada, il y a de nombreuses personnes qui utilisent et remisent leurs armes avec sérieux et sécurité. Ces dernières ne sont pas que des jouets pour plusieurs : ce sont des outils de travail ou un accès à de la nourriture en chassant au jour le jour.

Finalement, le point qui me tracasse le plus des défenseurs du contrôle des armes, c’est leur incapacité de former un lobby puissant qui peut mettre son poids dans la balance quand vient le temps de défendre leur intérêt. Aux USA, la NRA possède grosso modo 5 millions de membres et pourrait être vue comme un joueur moyen à Washington. Or, son influence est monstrueuse en rapport aux donations versées et aux nombres de membres. Ce qui fait sa force est que 80% à 90% de ses membres vont voter et que la question du contrôle des armes à feu peut devenir le principal enjeu qui va influencer leur vote, alors qu’aucune association nationale pour le contrôle des armes à feu cohérentes n’existe aux États-Unis. En plus d’être une force politique faible, les défenseurs du contrôle des armes à feu, même s’ils sont plus nombreux, vont moins voter et ceux qui y vont ne mettent pas le contrôle des armes à feu au sommet de leur priorité quand vient le temps de passer dans l’isoloir. Bref, tant que le mouvement pour le contrôle des armes à feu ne sera pas plus cohérent, il aura une oreille moins attentive au sein du congrès. Il y aun dicton en politique qui dit que si tu ne t’organises pas, tu te fais organiser, en voilà un exemple flagrant.

En conclusion, j’aimerais faire un rappel que les victimes des armes à feu viennent de tous les horizons sociaux, raciaux et politiques. La discussion doit avoir lieu et elle doit se faire dans un esprit d’ouverture et de remise en question pour en arriver à des politiques compréhensives et efficaces. Certains n’aimeront pas ce terrain de compromis, mais si les morts arrêtent de s’empiler, ce sera une grande victoire pour tous.

 

Pour pousser la réflexion, voici un texte interessant que je veux mettre en relation avec cet article précédant.

 

Aleksandre Lessard


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