La fin de l’ASSÉ, la fin du mouvement étudiant?

Publié par le 14 février 2018

À la fin du mois, l’Association pour une solidarité syndicale étudiant, l’ASSÉ, devra décider, lors de son prochain congrès, si elle se dissout. Oui, la grosse machine rouge qui fut le fer de lance des grèves étudiantes de 2005 et de 2012 est peut-être en train de vivre ses dernières heures. Rajoutez à cela l’échec de la création de l’Union étudiante du Québec (UEQ) qui devait naître des cendres de la défunte Fédération des étudiants universitaires du Québec (FEUQ) ainsi que l’évanouissement dans la nature de la Table de concertation étudiante du Québec (TACEQ) et vous trouverez dans le portrait qu’une seule association étudiante encore debout, soit la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ). Comment expliquer alors que le mouvement étudiant national soit rendu à une telle peau de chagrin? C’est que je vais essayer d’aborder dans les prochaines lignes.

Le mouvement étudiant est avant tout un lobby, même si l’ASSÉ ne voudra jamais se faire ainsi cataloguer et son principal mandat est d’influencer les décideurs publics d’accorder la plus grande part possible du gâteau des recettes fiscales aux étudiants post secondaire. Or, par la nature temporaire des études, il est difficile de développer sur une longue période une plateforme de lobbying cohérente et professionnelle. Les priorités, les orientations et l’efficacité à mener les dossiers fluctuent énormément entre les équipes de gouvernances, les affinités et les enjeux sociaux du jour. Oui, il y a des permanences dans ces assos et même des individus dont les parcours s’étalent sur plusieurs années, principalement à l’ASSÉ et à la défunte FEUQ. Dès lors, il est difficile d’implémenter une politique de présence dans la sphère publique à long terme, ce que nous voyons c’est surtout une présence accrue lors des évènements d’impact et ponctuels. Aussi, le très faible taux de participation électoral des jeunes en font un groupe politiquement inintéressant à courtiser pour les stratèges politiques. Cet ensemble de facteurs affaiblit considérablement l’impact de la représentation des intérêts étudiants qui se retrouve avec un arsenal de moyens limités, dont la grève qui devient le plus efficace par défaut. De son côté l’ASSÉ qui a longtemps eu la base la plus militante et engagée dans son milieu n’a jamais su utiliser cette énergie, pour des questions principalement idéologiques, afin influencer les décideurs publics.

Alors, nous nous trouvons devant un mouvement étudiant peu structuré à long terme, divisé idéologiquement et dont les membres participent peu au processus démocratique classique. Dès lors, le monde politique de carrière peut facilement bouger ses pions sans ressac des étudiants, jusqu’au moment où il décide de frapper un grand coup. Ce sont ces grands coups qui finissent toujours par réveiller le dragon, qu’on pense à 2005 ou à 2012. Souvent le réveil est brutal pour les étudiants qui regardent le peu de moyens dont ils disposent pour riposter, d’où l’intérêt de la grève comme vu plus haut. La grève est aussi une mesure étalon à la fois pour le mouvement et pour le gouvernement. Dans les deux cas, on peut y voir l’appui populaire et la force de cohésion entre les principales associations. Si la balance penche du côté des étudiants, le gouvernement recul, sinon, il va de l’avant. C’est ce qui a fait la force des grèves de 2005, soit l’appui populaire et de 2012, la force de l’alliance FECQ-FEUQ-CLASSE et ce qui a fait dérailler le mouvement de l’ASSÉ de 2015.

Si la grève peut être très efficace pour faire valoir les doléances des étudiants, elle en demeure toutefois TRÈS couteuse. Peu importe que l’étudiant soit pour ou contre cette dernière, il va y investir une partie de lui-même en temps, en argumentation, en argent, en huile de bras en plus de devoir subir les divisions que la grève suscitera au sein de son cercle d’amis, sa famille, son milieu de travail et ses collègues de classe. Pour ceux qui ne s’impliquent pas directement, les conséquences peuvent aussi être coûteuses en participant à une manifestation qui dégénère, en perdant une session ou des opportunités d’emplois ou de stage, en voyant ses proches se déchirer, en se faisant insulter, etc. Bref, les grèves taxent énormément la communauté qui s’épuise grandement dans l’aventure. Une de mes observations non scientifiques est qu’après la grève de 2005 et celle de 2012, l’implication étudiante tomba en léthargie alors que même d’ardents défenseurs et détracteurs de la grève disparaissent da la scène étudiante. Ce désengagement fragilise les associations étudiantes qui peuvent prendre plusieurs années à s’en remettre, ce qui fut le cas de la FEUQ et de l’ASSÉ. Cette dernière a même décidé de repartir sur une mobilisation en 2015 contre l’austérité couronnée d’un succès mitigé n’ayant pas quitté l’ile de Montréal. Même si les raisons de la chute de la FEUQ, l’échec de l’UEQ et la crise au sein de l’ASSÉ sont différentes, l’usure des institutions et des personnes doit être prise en compte.

Est-ce la fin du mouvement étudiant? La réponse est un non catégorique, car devant les instances nationales moins performantes, les associations étudiantes locales ont pris le relais en défendant les dossiers de leurs membres, c’est même un des arguments qui a su convaincre plusieurs de voter contre l’affiliation à l’UEQ à travers le Québec. C’est aussi une des principales critiques faites à l’ASSÉ, soit de ne pas faire grand-chose pour défendre les intérêts plus terre à terre des étudiants. L’exemple de la petite victoire pour les stages payés en éducation n’est pas venu des pressions de l’UEQ, ni d’une mobilisation de l’ASSÉ, mais des étudiants en éducation eux même. Il en va de même des dossiers dits féministes qui sont mieux ciblés et exécutés au sein des universités sans forcément l’aide de l’ASSÉ. Un coup dur, car il faut savoir que les luttes féministes étudiante sont une des chasses gardées de l’ASSÉ depuis sa fondation en 2001. Est-ce que cette fragmentation de la lutte étudiante va rendre caduques les grandes associations nationales? Rien n’est moins sûr, car, même si l’ASSÉ est dissoute, la demande pour un organe structurant de la lutte étudiante de gauche sera présente et une nouvelle bebitte va venir combler ce vide rapidement. À savoir si elle pourra s’établit en dehors de l’ile de Montréal est une autre histoire. Aussi, un des lègue de l’ASSÉ est la création de coalition ad-hoc quand le moment s’y porte. Il ne serait pas surprenant que même en l’absence d’une association nationale forte, les associations locales ne se regroupent pas pour faire front commun selon les enjeux.

Afin de pousser la réflexion, il faut savoir qu’historiquement, les grandes grèves étudiantes au Québec ont lieu une à deux fois par décennies. Le gouvernement libéral s’est frotté aux deux dernières et le coût politique fût important en plus d’avoir été extrêmement chanceux que le coût humain se soit soldé à 0 mort en 2012. Ces derniers vont probablement éviter la répétition de 2012 à tout prix. Cependant, un possible changement de gouvernement en octobre pourrait changer la donne si la CAQ devient majoritaire et décide que c’est à son tour de donner un grand coup de pied dans le dragon étudiant qui dort depuis 7 ans.

Aleksandre Lessard


CJMD 96.9 LÉVIS

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