L’ère post-factuelle épisode 3 : Les médias traditionnels face à eux-mêmes.

Publié par le 15 mars 2017


Il y a deux semaines, je disais qu’il y avait un marché du relativisme dans le monde de la nouvelle et de l’analyse politique. Dire que ce marché a été créé et poussé par une certaine élite conservatrice et anti transnationale ne résume qu’en parti l’équation. En effet, ces élites ont plus été un catalyseur tirant de l’huile sur une lame de fond enflammée pour leur bénéfice politique. La véritable raison de la montée des médias post-factuels est qu’il remplace le vide immense laissé vacant par la désaffection populaire des médias traditionnels et des élites intellectuelles. Ceux qui étaient marginaux, il y a 10 ans, ont su remplir le vide, car comme dit le dicton, la politique a horreur du vide.

Avec l’arrivée des chaînes de nouvelles en continu, les médias traditionnels ont été mis devant la problématique que diffuser des nouvelles 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 est plus difficile que cela ne paraît. Même avec la planète comme terrain de jeu, avoir suffisamment de contenu pour soutenir un tel régime est ardu. Oui les informations de partout sur le globe peuvent remplir 24 heures de nouvelles, mais l’audimat n’est peut-être pas toujours intéressé par ce qui se passe au Sri Lanka ou en Afrique noire. On recherche avant tout des nouvelles locales et des histoires qui nous touchent en bien ou en mal. Financièrement, ces histoires et nouvelles sont plus rentables, puisqu’elles permettent de garder les téléspectateurs accrochés à leur écran et génèrent plus de revenus publicitaires. Dans un monde idéal, l’équilibre entre local et international est « maintenable » dans un la mesure où tous y trouvent son compte et que le traitement est juste et professionnel. Le problème est que le traitement de l’actualité n’est qu’une affaire d’observation et de reportage, mais peut devenir une forme de divertissement. Les tabloïdes et ensuite certaines chaînes de nouvelle sont devenus maîtres dans l’art de ce que les anglophones appellent l’ « infotainment » ouvrant le marché à une nouvelle guerre des cotes d’écoute. Délaissant le rôle médiatique traditionnel, cette ère n’est plus marquée par la recherche de faits, mais par les débats entre personnes de camps opposés, par des commentateurs forts en gueule aux opinions tranchées et un traitement de l’information qui réconforte idéologiquement les consommateurs dudit média. Tout cela ancré dans une ligne éditoriale rigide qui est très souvent celle du propriétaire du média qui, souvent, utilise cette plateforme pour avancer son propre agenda politique. J’aimerais aussi ajouter ce que j’appelle l’effet CNN, soit qu’un média (surtout télévisé) devient l’esclave de ses téléspectateurs et refuse de changer par peur de perdre sa base d’auditeurs. Cela n’est pas unique à CNN et à mon avis, cela empêche les médias traditionnels de s’adapter à une nouvelle clientèle. L’effet CNN est aussi dû aux coûts considérables que les médias traditionnels doivent supporter pour faire une nouvelle de qualité. Un problème que les sites internet d’opinions politiques n’ont pas. Un reporter avec son équipe sur le terrain coûte pas mal plus cher qu’un dude derrière son clavier ou son micro sur internet. Bref, la peur d’un changement empêche toute innovation.

Les journalistes aussi doivent se regarder et se demander comment on en est rendu là. Cela semble masochiste au moment où le métier vit sa plus profonde crise existentielle, mais ça reste nécessaire et sain de le faire, juste pour la survie de la profession. Si le modèle d’affaire des grands conglomérats de presse se fait malmener par internet, les journalistes eux n’ont pas su répondre à la nouvelle donne. Les vieux ont eu beaucoup de difficultés à s’adapter au numérique alors que les nouveaux vivent dans un monde précaire qui empêche souvent les talents de s’épanouir. Ajoutez les associations professionnelles qui se bornent dans l’approche journalistique avec un grand J et vous avez une tempête parfaite. On l’a vu dernièrement quand Trump a interdit l’accès à plusieurs médias lors d’une conférence de presse. La réaction des journalistes a été plus une réaction à leur égo bafoué qu’un véritable front contre cette administration. C’est ici que doivent commencer l’introspection et sortir des sentiers battus. Certains ont compris, comme Vice ou la constellation des humoristes ayant gravité autour de John Stewart. Le journalisme au 21e siècle doit être moins rigide et s’adresser aux enjeux sérieux d’une perspective nouvelle. L’humour des John Stewart, Jon Oliver et autre Stephen Colbert permet de mettre en lumière des problématiques sérieuses avec un travail de recherche souvent de haut calibre. Vice, eux, ont compris que les revenus provenant du journalisme gonzo peuvent financer d’autres projets beaucoup plus sérieux tout en s’adressant à la nouvelle génération. Ces derniers ont créé des bijoux de journalisme dans leur couverture de nombreux conflits, mettant leur vie et leur carrière en jeu. Jamais CNN ou RDI ne s’est présenté sur le terrain avec les forces qui se battent contre Boko Haram. La couverture sur l’épidémie Ebola en Afrique leur a d’ailleurs valu de nombreux prix. Ceux qui ont écouté le Tonight Show avec John Stewart ont probablement appris plus sur les tenants et aboutissants de nombreuses décisions politiques que ceux qui passent des heures sur CNN.

Peut-être que l’arrivée de Trump donnera cet élan pour un changement dans la pratique et permettra aux nouvelles idées d’émerger. Des idées fortes et bien articulées qui pourraient réduire, voire freiner le poids des fausses nouvelles.


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